François Essonville – Colonel – 1795 – 1878 (710)

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François Essonville Bligny (1795-1878), second fils de Nicolas Louis Bligny, est un personnage clé de notre généalogie, surtout grâce à sa longue carrière militaire. Né à Paris le 21 décembre 1795, son acte de naissance, malheureusement perdu lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville en 1871, a été reconstitué par une commission spéciale. Il est né rue de la Tonnellerie, une rue disparue lors de la construction des Halles de Baltard. Déclaré par son père Nicolas Louis, marchand tailleur, et sa mère Marie Françoise Robit, François Essonville fut entouré de témoins familiaux lors de son enregistrement à la mairie du 3ème arrondissement.

Le colonel François Essonville Bligny

Rouen, fin d’après-midi d’automne.
La cour était silencieuse quand François Essonville Bligny parut. Les hommes cessèrent aussitôt de parler. Non par crainte, mais par habitude. Il n’avait pas besoin d’élever la voix.
Il portait l’uniforme sans ostentation. L’épée pendait à son côté, droite, immobile. On voyait qu’elle avait servi. On voyait aussi qu’elle n’était pas là pour briller.
— Garde… à vous.
Les rangs se figèrent.
François parcourut la ligne du regard. Il connaissait ces hommes. Des artisans, des commerçants, des ouvriers. Des citoyens armés, pas des soldats de métier. Il le savait, et c’était pour cela qu’il était exigeant.
— Repos.
Un souffle passa dans les rangs. Il s’arrêta devant un jeune garde, mal assuré, la crosse trop basse.
— Depuis quand es-tu là ?
— Depuis trois semaines, mon colonel.
François hocha la tête.
— Trois semaines, c’est assez pour apprendre à tenir droit. Reprends.
Le jeune homme rectifia sa position. François attendit. Puis passa au suivant.
Il ne criait jamais.
Il corrigeait.
Un officier s’approcha.
— La ville est calme, mon colonel. Mais on parle encore de troubles.
François regarda vers la rue, au-delà du portail.
— On parle toujours, répondit-il. Ce qui compte, c’est que rien ne déborde.
Il marqua une pause.
— Nous ne sommes pas là pour faire peur. Nous sommes là pour tenir.
L’officier acquiesça.
François pensa un instant à d’autres rangs, bien plus lointains. À des carrés d’infanterie sous la mitraille. À la plaine de Waterloo. À la balle qu’il avait retirée de son bras et qu’on conservait désormais comme une relique muette.
Ici, il n’y avait ni canon, ni charge.
Mais il y avait la même chose à défendre.
— Messieurs, dit-il enfin, la Garde nationale n’est pas une armée contre le peuple. Elle est le peuple quand il se tient debout.
Personne n’applaudit.
Ce n’était pas nécessaire.
Il salua, tourna les talons et quitta la cour. Derrière lui, les hommes reprirent leur position. Plus droite qu’avant.
Dans la ville, on dirait plus tard :
Le colonel Bligny ne parlait pas beaucoup.
Mais quand il passait, tout tenait.

Le colonel François Essonville Bligny

Le même jour
I. À l’auberge de Villers-Cotterêts
La salle sentait le vin tiède et la pluie rentrée avec les manteaux. On parlait fort. On parlait politique. Toujours.
— Tu l’as entendu, Alfred ? dit l’un. Encore ce matin, sur la place.
— On ne peut pas le manquer, répondit un autre. Il parle avant même qu’on soit réveillés.
Un troisième haussa les épaules.
— Il parle bien, faut lui reconnaître ça.
— Oui, mais parler, ça ne coûte rien, dit le cabaretier en essuyant un verre. Moi, j’attends de voir.
— Il dit qu’il est le peuple, reprit le premier.
Un rire sec.
— Le peuple ? fit un vieux, au fond. Le peuple, il est ici, à finir son verre avant de rentrer travailler.
On se tut un instant.
— N’empêche, dit quelqu’un, quand il parle, on l’écoute.
— Parce qu’il promet, répondit le cabaretier. Et les promesses, ça réchauffe plus vite que le feu.
Un homme posa sa chope.
— Moi je dis qu’il ira loin.
— Ou qu’il reviendra à pied, conclut un autre.
La pluie battait aux vitres.
Dehors, Alfred Bligny passait peut-être déjà, son chapeau blanc sous le bras, sans savoir qu’on parlait de lui comme d’un temps qu’on attendait… ou qu’on craignait.

II. À Rouen, dans une boutique près du port
— Le colonel est passé ce matin, dit la mercière en pliant un tissu.
— Bligny ?
— Oui. Droit comme un I. Pas un mot de trop.
— Il impose, répondit le boulanger. Même sans parler.
— Mon fils est à la Garde, dit une femme. Il dit que quand le colonel est là, tout le monde se tient mieux.
— C’est un ancien de l’Empereur, ajouta le boulanger. Ça marque.
— On dit qu’il a vu Waterloo.
— Et qu’il n’en parle jamais.
La mercière hocha la tête.
— C’est peut-être pour ça qu’on lui fait confiance.
Un silence respectueux s’installa.
— Avec lui, reprit la femme, on se sent protégés. Pas menacés.
Le boulanger rangea son pain.
— Il tient la ville comme il tiendrait une ligne. Sans bruit.
Dehors, la Seine coulait lentement.
Le colonel Bligny n’était déjà plus là.
Mais son passage avait laissé quelque chose de droit derrière lui.

Celui qui reste
François Essonville entra en service avant d’avoir vraiment choisi.
À seize ans, en 1812, on obéit plus vite qu’on ne réfléchit. François Essonville Bligny apprit d’abord à se tenir droit, à marcher au pas, à écouter. Le reste viendrait.
L’Empire était là.
Il servit.
Entre 1813 et 1815, il connut la marche, le feu, la fatigue, les promotions rapides que donne la guerre quand elle manque d’hommes. Il apprit à commander sans hausser la voix, parce que ceux qu’il commandait avaient parfois l’âge de son père. Il traversa l’Allemagne, la Russie manquée, la France envahie, la Belgique. Il fut blessé. Il continua.
Quand l’Empire tomba, en 1815, il ne tomba pas avec lui.
Il rentra. On lui demanda où il se trouvait. Il se signala. Il fut mis en demi-solde, puis rappelé. On changea les drapeaux, les uniformes, les mots d’ordre. Il resta à son poste. Il n’écrivit rien. Il n’adhéra à rien. Il attendit qu’on lui dise où aller.
La Monarchie revint.
Il servit.
Il ne protesta pas quand l’aigle disparut. Il ne s’indigna pas quand l’habit blanc reparut. Il continua à former des hommes, à inspecter des rangs, à transmettre des gestes sûrs. On nota qu’il avait trop de zèle. On nota aussi qu’il était fiable.
On l’envoya en Espagne, en 1823.
Il partit.
On l’envoya en Afrique, au début des années 1830.
Il débarqua, creusa, marcha, tint sous la chaleur comme il avait tenu sous la neige. Il ne confondit jamais la conquête et le devoir. Il fit ce qu’on attendait de lui, pas davantage.
Quand la France changea encore, en 1830, il ne changea pas.
La Monarchie de Juillet s’installa.
Il resta.
On avait besoin de lui ailleurs, autrement. Plus pour charger que pour tenir. Plus pour rassurer que pour combattre. Il accepta. On lui confia la Garde nationale. Il comprit tout de suite : ici, il ne s’agissait plus d’ennemis, mais d’équilibre.
Il devint colonel sans s’en faire un titre.
Il passa dans les rues sans escorte.
On le reconnaissait sans qu’il se présente.
Il ne fut jamais compromis, parce qu’il ne conspira jamais.
Il ne fut jamais déchu, parce qu’il ne s’était jamais mis en avant.
Il fut toujours là, parce qu’on savait qu’il répondrait.
Il avait servi l’Empereur, le Roi, le pays — mais jamais un parti.
Ce qu’il servait avait un autre nom, plus ancien, plus discret : l’ordre.
Quand on lui remit l’épée d’honneur, en 1851, il la reçut sans discours.
Il savait qu’elle ne récompensait pas un moment, mais une durée.
Il rentra chez lui ce soir-là comme il l’avait toujours fait.
Sans bruit.
Encore debout.


Scène de transmission symbolique : la balle, l’épée et le chapeau.
Tout est cohérent avec les documents : la balle de Waterloo conservée dans la famille, l’épée d’honneur du colonel, le chapeau blanc d’Alfred – trois objets, trois manières d’être au monde

Rouen, hiver 1851
La pièce était calme. On entendait au loin la ville, étouffée par le froid.
François Essonville Bligny referma la porte. Il avait ôté son manteau, mais pas son uniforme. Jules se tenait droit, un peu trop, comme s’il était encore au rang.
— Assieds-toi, dit le colonel.
Jules obéit. Il avait dix-neuf ans. L’âge où l’on croit déjà comprendre, sans encore savoir.
Le coffret était posé sur la table. François l’ouvrit lentement.
— Tu sais ce que c’est, dit-il.
Jules acquiesça.
— La balle.
François la prit. Petite, sombre, presque ordinaire.
— Elle m’a traversé le bras gauche, dit-il simplement. À Waterloo. J’avais vingt ans. Je commandais déjà des hommes plus âgés que moi.
Il posa la balle dans la main de son fils. Jules la referma aussitôt. Elle pesait.
— On ne garde pas cela pour se souvenir de la guerre, poursuivit François.
— On la garde pour se souvenir qu’on peut en revenir.
Il laissa un silence s’installer, puis referma le coffret et alla chercher l’épée.
Celle que la Ville de Rouen lui avait remise quelques semaines plus tôt. Elle brillait peu. Elle avait été faite pour durer.
François la tendit à Jules, poignée en avant.
— Cette épée ne t’appartient pas encore, dit-il. Mais tu dois la tenir.
Jules la prit à deux mains. Elle était lourde. Plus qu’il ne l’avait imaginé.
— Elle n’est pas un honneur, reprit le colonel. C’est une charge. On ne s’en sert pas pour frapper. On s’en sert pour empêcher que tout cède.
Il reprit l’épée, la remit contre le mur.
Alors, sans qu’on sache très bien qui l’avait apporté, le chapeau blanc était là.
Posé sur la table. Large bord, feutre jauni par le temps.
François le regarda longuement.
— Celui-là n’est pas à moi, dit-il enfin. Il est à Alfred.
Jules leva les yeux.
— Il parle beaucoup, ajouta le colonel. Il croit que les mots peuvent changer le monde.
Il ne souriait pas. Il ne méprisait pas non plus.
— Parfois, conclut-il, ils le peuvent.
Il poussa doucement le chapeau vers Jules.
— Tu n’as pas à le porter.
— Mais tu dois savoir qu’il existe.
François referma le coffret.
— Voilà ce que je te transmets, dit-il calmement.
— Ce que j’ai subi.
— Ce que j’ai tenu.
— Et ce que d’autres ont espéré.
Jules ne répondit pas.
Il regardait les objets.
Il comprenait qu’aucun ne lui disait quoi faire.
Seulement d’où il venait.
La table aux cartes
Rouen, un matin d’hiver.
La table était couverte de cartes pliées. Pas des cartes d’état-major. Des cartes ordinaires, usées, achetées au fil des années. François Essonville Bligny les étalait lentement, une à une.
Il posa d’abord celle de l’Allemagne.
Le papier était gondolé par l’humidité. Il l’aplatit de la paume. Son bras gauche protesta aussitôt. Il s’arrêta. Attendit que la douleur se retire, comme une vague.
Il ne dit rien.
Il passa à la suivante.
France, frontière de l’Est.
La carte portait des pliures nettes, trop nettes. Il les suivit du doigt. Là où les routes entraient. Là où elles ne sortaient plus. Il replia soigneusement la feuille, comme on referme une blessure connue.
Puis vint la Belgique.
La plaine. Trop blanche sur le papier. Il s’assit. Le bras pendit légèrement, sans force. Il resta ainsi quelques secondes. La chaise grinça. C’était le même bruit, pensa-t-il, que celui du bois sous les bottes mouillées.
Il se leva.
La carte suivante était plus sale.
Espagne.
Poussière incrustée dans les plis. Il la secoua légèrement. Rien ne tomba. La poussière était restée là, incrustée depuis des années. Il sourit à peine. Un sourire bref, sans joie.
Sur la table, il posa ensuite l’Afrique du Nord.
Le papier était jauni. Trop de soleil. Il plissa les yeux en la regardant, comme si la lumière était encore trop forte. Il referma la carte presque aussitôt.
Il ne la regardait jamais longtemps.
La dernière était le Portugal.
Carte maritime. Les bords étaient cornés. Il passa l’ongle sur une déchirure réparée à l’encre. Il sentit un léger vertige. Pas la mer. Le roulis. Il posa la carte à part.
Alors seulement, il ouvrit le coffret.
La balle roula légèrement sur le bois. Il la rattrapa avant qu’elle ne tombe. Le métal était froid. Il la posa au centre de la table, entre les cartes.
À ce moment-là, Jules entra. Dix-neuf ans. Il s’arrêta net.
— Ce sont tous les endroits où tu es allé ? demanda-t-il.
François hocha la tête. Une fois.
— Tu n’as rien écrit, ajouta Jules.
François prit la balle. La pesa dans sa main.
— J’ai gardé ça, dit-il.
Il posa la balle exactement à l’endroit où les cartes se rejoignaient.
— Le reste est passé par ici, ajouta-t-il en touchant son bras.
Il repoussa doucement les cartes vers son fils.
— Prends-les si tu veux.
— Elles ne disent rien de plus.
Jules resta immobile. Il comprit que ce qu’on lui transmettait n’était ni une histoire, ni une leçon.
Seulement :
un trajet,
un corps marqué,
un objet qui avait traversé.
François replia les cartes. Une à une.
Il referma le coffret.
La guerre quitta la table.
Elle resta ailleurs.

Rouen
À Rouen, il marchait lentement.
Il connaissait les rues sans les regarder. Les pavés inégaux, les tournants brusques, les quais où l’air de la Seine restait plus froid qu’ailleurs. Il passait toujours aux mêmes heures. Pas par habitude, mais parce que la ville avait besoin de régularité.
On le saluait sans emphase.
— Mon colonel.
Il répondait d’un signe de tête. Il n’aimait pas qu’on s’écarte sur son passage. Il préférait que la vie continue.
Il commandait la Garde nationale, mais il n’en parlait jamais comme d’un commandement. Ici, il ne s’agissait pas de charger, ni de tenir un feu. Il s’agissait de faire tenir ensemble. Des ouvriers, des commerçants, des jeunes gens trop prompts, des hommes plus âgés qui se souvenaient mal de leurs colères.
Il passait parfois par la place du marché. Il s’arrêtait. Il regardait. Pas pour surveiller, pour comprendre. Un attroupement trop dense, un ton qui monte, un silence trop brusque — il notait sans en avoir l’air.
Quand il parlait, c’était bref.
— Messieurs, dispersez-vous.
Ce n’était pas un ordre sec. C’était une phrase posée. On obéissait parce qu’elle ne cherchait pas à humilier.
Il savait que Rouen n’était pas un champ de bataille. Que la moindre étincelle pouvait y faire plus de dégâts qu’un canon. Il avait appris cela ailleurs, plus tôt. Ici, il l’appliquait.
Les jours de tension, il restait plus longtemps dehors. Il préférait être vu que redouté. On disait : Le colonel est là. Et cela suffisait souvent.
Il n’aimait pas les discours. Quand on lui proposait de prendre la parole, il refusait.
— Ce n’est pas nécessaire, disait-il.
Il estimait qu’un homme qui tient debout n’a pas besoin d’expliquer pourquoi.
Le soir, il rentrait chez lui à pied. Il ôtait son uniforme avec le même soin qu’autrefois on nettoie une arme. Sans solennité. Sans colère.
Il posait l’épée contre le mur. Elle restait là. Présente. Inutile, et donc essentielle.
Dans la ville, on parlait parfois de lui sans le nommer.
— Tant qu’il est là, ça ira.
Il n’en sut jamais rien.
À Rouen, il ne fut ni un héros, ni un tribun.
Il fut un point fixe.
Et c’était peut-être ce que la ville pouvait recevoir de mieux.

Rouen, un jour de tension – (fin des années 1840)
6 h 30
Le jour se lève à peine sur la Seine.
François Essonville Bligny est déjà debout. Il ne consulte aucun papier. Il ouvre la fenêtre. Il écoute. Les bruits d’une ville inquiète sont reconnaissables : pas plus forts, mais plus rapides.
Il enfile l’uniforme.
Il ne se presse pas.

7 h 15
Dans la cour, les premiers gardes nationaux arrivent. Des hommes ordinaires. Certains parlent trop. D’autres se taisent trop.
— Restez groupés, dit-il simplement.
Il regarde les visages. Il sait déjà lesquels tiendront.

8 h
Un attroupement se forme près des quais. Des ouvriers sortent plus tôt que d’habitude. Les rumeurs circulent. On parle de Paris. Toujours Paris.
Il n’y va pas encore.
Il envoie deux hommes observer. Pas pour intervenir. Pour voir.

9 h
Les voix montent.
Il s’y rend à pied.
Il ne prend pas le centre du groupe. Il reste légèrement en retrait. Il laisse les paroles se fatiguer d’elles-mêmes.
Quand il parle, c’est pour dire :
— Rentrez travailler. Ce n’est pas ici que ça se décide.
Il ne promet rien.
Il n’argumente pas.
L’attroupement se dissout lentement.

10 h 30
Retour au poste.
Un officier lui parle d’une autre agitation, près du marché.
— J’y vais, répond-il.
Il y va seul.

11 h
Sur la place, les marchands sont nerveux. Les clients aussi. Une altercation éclate. Pas encore violente. Mais prête.
Il s’interpose sans toucher.
— On respire, dit-il.
Ce n’est pas un ordre militaire. C’est presque un conseil.
Quelqu’un reconnaît sa voix.
La tension tombe d’un cran.

12 h
Il ne mange pas.
Il boit un verre d’eau.
Il reste debout.

13 h
Un messager arrive : des cris dans une rue étroite, près des ateliers.
Il y va. Toujours à pied.

14 h
La rue est trop étroite pour une manœuvre.
Il le sait. Il renvoie les hommes.
Il entre seul dans la rue.
On crie.
Il attend.
— Ça suffit, dit-il enfin.
Ce n’est pas fort.
Mais c’est posé.
Un homme recule. Puis un autre.
La rue se vide.

15 h 30
Retour au calme relatif.
Il ordonne des patrouilles visibles. Pas serrées. Pas agressives.
— Qu’on nous voie, dit-il. Pas qu’on nous craigne.

17 h
La fatigue commence à peser. Chez les autres. Pas chez lui. Il a appris ailleurs ce qu’est une vraie fatigue.
Il traverse la ville encore une fois. Lentement. Régulièrement.

18 h 30
La nuit approche.
C’est toujours le moment le plus délicat.
Il reste dehors.

20 h
Les rues se vident.
Les voix rentrent dans les maisons.
Il fait un dernier tour.

21 h
Il rentre.
Il ôte l’uniforme.
Il pose l’épée contre le mur.
Il n’a rien écrit.
Il n’a donné aucun grand ordre.
La ville est calme.

Le lendemain
On dira seulement :
— Hier, ça aurait pu dégénérer.
Personne ne dira comment.
François Essonville Bligny ne le dira pas non plus.

Journée du 11 août 1849 à Rouen

Rouen, 11 août 1849
Depuis l’aube, la ville était différente.
Pas agitée — retenue.
Sur les quais, on avait dégagé les passages. Les boutiques ouvraient plus tard. On savait que le Prince-Président arriverait à midi et demi précises. Le temps était clair, presque trop beau pour une journée politique.
François Essonville Bligny était en uniforme depuis longtemps.
Colonel de la Garde nationale de Rouen, il n’avait rien à répéter : les hommes étaient prêts. Il les connaissait. Des artisans, des commerçants, des ouvriers. Des citoyens armés, alignés comme on l’exigeait ce jour-là.
Lorsque le bateau aborda, la foule était déjà dense. Trop dense.
On la contenait mal, malgré la haie de gardes nationaux. Bligny observa cela sans crispation. Il savait que l’enthousiasme déborde toujours un peu quand on ne le provoque pas.
Le Prince-Président parut en uniforme de général de la Garde nationale.
Ce détail n’échappa à personne.
Il monta aussitôt à cheval. À ses côtés, le préfet, le maire. Puis le cortège se mit en route vers la cathédrale. Les cloches sonnèrent. Un psaume fut chanté. François Bligny resta légèrement en retrait. Il n’était pas là pour être vu.
À la sortie, la troupe se reforma.
On prit la Grande Rue, puis les boulevards. La revue des troupes commença.
Bligny se tenait droit.
Il savait ce que regardait le Prince-Président :
la tenue,
la discipline,
le calme.
La Garde nationale de Rouen passa sans heurt. Pas de clameur excessive. Pas de flottement. Cela comptait.
Vint le moment des réceptions officielles. Dans cette atmosphère encore chargée des secousses de 1848, chaque geste avait un poids. On savait que le Prince-Président voulait voir, comprendre, s’appuyer sur des hommes sûrs.
Alors, devant les autorités, Napoléon décora personnellement François Essonville Bligny de la Croix d’Officier de la Légion d’honneur.
Bligny s’avança.
Il ne sourit pas.
Il inclina légèrement la tête.
Ce n’était pas un hommage à un homme politique.
C’était la reconnaissance d’un service continu, d’une fidélité sans tapage, d’un commandement qui avait su maintenir l’ordre sans violence.
La journée se poursuivit :
dîner à l’Hôtel de Ville,
bal donné par la Garde nationale au Théâtre des Arts.
Bligny n’y resta pas longtemps.
Il avait vu ce qu’il devait voir.
Il avait fait ce qu’il devait faire.
Le Prince-Président repartirait.
La ville resterait.
Et le lendemain, Rouen se lèverait calme —
ce qui, pour François Essonville Bligny, valait toutes les décorations.

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